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Quelques lignes parmis tant d'autres... 

 

 

 

 

Prologue

 

 

1814.

 

L’orage grondait au loin lorsque l’horloge de Westbridge se mit à retentir, résonnant aux quatre coins de la ville.

 

Il cria plus fort encore que l’orage et l’horloge. Il s’égosilla avec l’espoir qu’on puisse lui venir en aide. Sobre fou ! Qui d’autre hormis un ignorant aurait osé s’aventurer ici la nuit ? Il eut l’impression que le supplice durait depuis des heures alors qu’il fut relâché presque aussitôt. Tout s’était passé en un éclair. Mais c’était trop tard. Et il ne put aller plus loin que quelques pas chancelants avant de s’écrouler face contre terre.

 

Il n’y avait aucune flaque, pas la moindre goutte à côté du corps. Il semblait pourtant avoir été vidé de son sang, et on pouvait apercevoir sur son cou deux petits trous néanmoins très profonds.

 

Haletant, il essaya plusieurs fois de se relever, puisant sur ses toutes dernières forces. La bête était-elle encore là ? Avait-il réellement vu ce qui avait l’apparence d’un homme et qui fut plus sauvage qu’un animal ? Il voulait en avoir le cœur net. Mais il fut pris soudain de convulsions si violentes qu’elles le soumirent à s’entortiller sur lui-même, jusqu’à ce que son cœur cesse tout à coup de battre.

 

L’autre homme, car c’était bien un homme, s’essuya les lèvres avec le dos de sa main avant de disparaître dans la ruelle d’en face, comme s’il ne s’était rien passé. 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

 

 

Novembre 2005.

 

Ma montre indiquait trois heures et demie du matin.

 

Mes paupières se fermèrent un instant, mais je n’étais pas fatiguée, bien au contraire. Je réfléchissais. J’étais inspirée. Cette fois-ci, j’avais signé pour un nouveau genre, un roman fantastique, ce qui me changeait de toutes ces perpétuelles histoires d’amour pour lesquelles j’étais devenue un écrivain renommé. Il me semblait en effet avoir fait le tour de la question, et je n’avais plus aucune idée en stock quant à une énième romance.

Après moult hésitation, je choisis finalement les vampires. Un thème qui me paraissait captivant et qui me forçait à sortir de mon registre habituel. Mais comme à chaque fois avant de commencer à écrire, je dus d’abord lire les livres des autres afin de maitriser mon sujet. Je passais plusieurs mois à me documenter sur eux, si bien que par la suite je fus presque tentée d’y croire si certains faits ne restaient pas aussi invraisemblables.

 Ce livre, mon livre, m’avait alors incitée sans le vouloir à réfléchir sur un monde fantastique qui n’était peut-être pas imaginaire. Et malgré mes incroyances, mes recherches avait fini par me faire sérieusement douter…

 

 

 Les rayons du soleil avaient entièrement envahi mon salon quand j’ouvris d’abord un œil, puis le deuxième. Je constatai alors que l’écriture de la fin de mon roman m’avait prise pratiquement toute la nuit, jusqu’à ce que je finisse par m’endormir aux premières lueurs de l’aube.  

Il était presque midi quand je m’éveillais peu à peu, encore fébrile de cette nuit entièrement consacrée à l’imagination et à l’écriture. J’avais rendez-vous avec mon éditeur à 14h00. Il fallait donc que je me prépare pour réapparaitre dans ce monde que l’on nomme « réalité » et complètement dépourvu de fantaisie. Ah si je le pouvais, je m’enfermerais à double tour dans mes livres pour ne jamais en ressortir !

Comme à son habitude, ma vieille deux-chevaux n’en fit qu’à sa tête au moment de démarrer après avoir passé la nuit au parking. Une, deux, trois injures accompagnées de légers coups d’hystérie et elle se décida enfin à avancer vers le portail électrique. Portail dont j’avais encore oublié le code ! Je fouillai alors dans le capharnaüm de ma boîte à gants pour mettre enfin la main sur le post it où j’avais noté ces six fichus chiffres.

 

Déjà en retard, le bureau de mon éditeur était de l’autre côté de Westbridge et c’était sans compter les embouteillages qui semblaient s’être ligués contre moi.

Ma montre indiquait 14h30 quand la deux-chevaux enfin garée, je me précipitai devant le bureau de Monsieur Crêmelin, celui qui avait fait de moi un écrivain incontournable, et donc celui à qui je devais tout.  

Je m’apprêtai à frapper à la porte, quand j’entendis sa grosse voix : 

—Entre Fanny, dépêche-toi !

 

—Ah, voilà enfin mon nouveau best-seller ! Continua t-il tout sourire, me dévoilant ses dents qui auraient bien eu besoin d’un détartrage.

 

       Richard Crêmelin, à seulement quarante huit ans, avait le visage prématurément marqué par l’âge et reflétait plus un homme bientôt à la retraite qu’un puissant homme d’affaire. Et malgré son regard froid qui m’avait paru très hautain la première fois que je l’avais rencontré, c’était en fait un homme profondément chaleureux et amical. Cela faisait plus de dix ans que je collaborais avec lui et il avait toujours témoigné un respect et une confiance absolus envers mon travail et moi-même.

—Comment vas-tu Richard ? Lui demandai-je avec politesse après m’être assise sur le large fauteuil en face de son bureau.

—Je vais bien. Je suis impatient de lire ton nouveau chef-d’œuvre ! Me répondit-il, le visage riant.

—Chef-d’œuvre ? Ton enjouement n’est-il pas un peu hâtif ? Tu me fais un peu trop confiance, non ? Tous mes livres n’ont pas connu le succès, loin de là !

—Tout d’abord ma chère Fanny, j’ai toujours dit à mes enfants que la confiance se mérite ! Alors depuis toutes ces années, je pense que tu l’as amplement mérité. Je n’ai d’ailleurs pas le souvenir que la critique t’ait descendue ne serait-ce qu’une seule fois, alors arrête de faire la modeste ! Rétorqua t-il aussitôt…

Enfin de retour chez moi, je me réjouissais de pouvoir passer la fin de mon après midi en compagnie d’un bon livre et d’une tasse de café bien noir. Après avoir chaussé mes pantoufles et enfilé ma robe de chambre, je m’installai sur le rockincher telle une vieille grand-mère. Et le pire était que j’adorais ces moments là. Je ne m’étais pas habituée à la solitude parce que je n’avais pas eu le choix. Non, j’aimais la solitude ! Je l’adorais tellement que je ne sortais quasiment jamais de ma maison, même pour faire mes courses.

www.courses-en-ligne.com m’avait changée la vie ! 

 

Ma montre indiquait 19h00 quand je constatai qu’à peine avais-je terminé ma lecture, le soleil était déjà couché. Plus l’hiver s’approchait et plus la nuit tombait tôt sur Westbridge. Ce qui n’était pas pour me déplaire. J’allais enfin pouvoir hiberner sans qu’on ne vienne m’inviter tous les week-ends à une « super » soirée barbecue !  

 

  Je me mis à la recherche de la télécommande qui servait à ouvrir ou fermer tous les volets électriques de la maison. Et vu le nombre de pièces, et donc de fenêtres, j’étais la plupart du temps très satisfaite par mon investissement. Mais c’était sans compter les fois où je m’étais soit retrouvée dans le noire toute la journée, soit endormie la nuit avec les volets ouverts car je passais mon temps à perdre cette satanée télécommande. C’était dans ces moments là que je me mettais à regretter mes anciens volets battants en bois. Et après un bon quart d’heure à chercher partout en pestant contre la technologie, je finis enfin par mettre la main dessus, derrière les coussins sur le canapé.

La petite télécommande grise récupérée, j’appuyai machinalement sur le bouton rouge, ce qui me plongea dans le noir le plus total.

Et lorsque j’allumai la lumière dans la salle de bain, je me remis un coup de peigne dans les cheveux. Réflexe finalement des plus inutiles puisque j’allais me laver la tête.

Je me déshabillai en prenant soin de tourner le dos au miroir. L’addition des dix dernières années était salée.

Une fois sous la douche, je repensai soudain au roman que je venais de donner à publier et qui allait être vendu dans la plupart des librairies du pays. Je me demandais ce qu’allaient en penser les lecteurs fidèles de mes anciens livres, ayants tous comme point commun une passion dévorante pour les histoires à l’eau de rose.

Les vampires. Un sujet sans nul doute extrêmement intéressant mais n’en restant pas moins assez gore. Je n’étais donc pas certaine que mes fans allaient apprécier ce changement de héros et de décors, où le lexique de l’amour et du bonheur avait été délaissé pour celui de la mort et de la damnation.    

 

Le lendemain matin, j’avais mis mon réveil à 8h00. Une habitude que j’avais perdue depuis que je n’avais plus besoin de me lever pour aller au travail. Ce qui ne me manquait pas le moins du monde ! J’étais une couche tard. Une couche très très tard même. 

Mais ce matin là, je devais aller chercher ma fille, Lindsay, à l’aéroport. Elle allait bientôt avoir douze ans et c’était une gamine épatante !

Elle me manquait terriblement, mais c’était sans doute mieux ainsi. N’ayant jamais vraiment su m’occuper de moi-même, mon ex-mari avait toujours été à l’inverse quelqu’un de sérieux, de réaliste et responsable. De part son métier il était également très sociable. En fait, il était tout ce que je n’étais pas. Et lorsqu’il demanda le divorce, il fut entièrement logique qu’il obtienne la garde exclusive de notre fille avec qui il vivait désormais dans une autre ville, à neuf cent kilomètres.

 

 Son avion atterrissait à 11h15. Je jetai un coup d’œil à ma montre au cas où, pour m’assurer que je n’étais pas en retard.

11h05 ! Déjà. 

C’était pareil à chaque fois. La tête dans les nuages, j’avais fini par perdre la notion du temps. Et Lindsay allait encore m’attendre avec l’une des hôtesses de l’air, qui en me voyant débouler l’escalator, me jugera en un battement de cils. 

 

A peine avais-je enfilé mon manteau que je courrais vers ma voiture. Et j’espérais si fort qu’elle démarre du premier coup que je me mis à fermer les yeux avant de tourner la clé de contact. Je ne pus alors m’empêcher de crier un « yououh » de joie quand le moteur gronda à la première tentative.

Cependant mon bonheur fut de courte durée quand à peine au bout de l’allée, je me retrouvais connement coincée devant mon portail, comme la veille. Sauf que là, j’avais en plus paumé le post-it où était noté le code. Il n’y avait donc plus qu’à le déverrouiller manuellement. Méthode de secours qui n’était pas la plus rapide puisqu’il fallait retourner dans la maison pour ça…

 La pendule au dessus de ma tête indiquait 15h00 quand nous eûmes terminé de déjeuner. Alors assises l’une en face de l’autre devant nos assiettes vides, c’était comme si le silence s’était convié à notre table.

Après trois semaines sans nous voir, nous semblions n’avoir rien à nous dire.

Ses grands yeux bleus se perdaient derrière ses beaux cheveux blonds et bouclés. Elle jouait avec ses couverts sans oser me regarder. J’étais mal à l’aise, et je finis par me lever pour mettre la vaisselle dans l’évier. 

 

Depuis qu’elle était sortie du Terminal B dans le hall des Arrivées, elle n’avait pas prononcé un mot. Et à chaque fois que je la voyais, une à deux fois par mois grand maximum, l’ambiance à la maison était lourde de reproches. Des reproches qu’elle ne se hasardait jamais à me dire, mais qui se lisaient dans ses yeux et dans son attitude. Et j’avais conscience qu’un jour, elle finirait par annuler un de ses week-ends chez moi.

Puis le suivant. Et l’autre d’après.

Jusqu’à ce qu’elle ne revienne plus jamais me voir.

 

Je décelais tant de colère et c’était intensément douloureux. Mais comment aurais-je pu lui en vouloir ? Après ce que je lui avais fait, après l’avoir abandonnée pour me consacrer entièrement à ma profession, pouvait-elle encore me considérer comme sa mère ?

 

—Tu veux boire quelque chose ? Un jus d’orange ? Ou un jus de pomme ? Lui  proposai-je lorsque j’eus fini de nettoyer les assiettes.  

—Je veux voir papa ! Me répondit-elle méchamment avant d’aller se réfugier dans sa chambre.

 

Comment réagir ? Comment une vraie mère se serait-elle conduite contre une porte qui se claque violemment ? Impuissante, je sentais ma fille m’échapper sans que je sache comment la faire revenir.

 

Cachée derrière mes grandes lunettes rondes, j’étais triste. Pour ne pas dire malheureuse. Mais finalement je savais bien que ces larmes, mes larmes, étaient défaillantes et qu’elles ne seraient pas venues. Car je n’avais jamais pleuré de ma vie quelle que soit la peine éprouvée. Et les gens qui voyaient ça d’un mauvais œil avaient fini par penser que j’avais un cœur de pierre. Je les avais laissé dire. Je n’avais jamais eu la force de me battre contre ça! Ou peut-être que je n’en avais pas eu l’envie, tout simplement.  

 

              Quand la nuit arriva, Lindsay finit par s’endormir après être restée enfermée dans sa chambre tout le restant de la journée. Je n’avais pas réussi à trouver les mots. Le comble pour une écrivaine ! Adossée contre l’arbre devant ma terrasse, j’avais eu soudain besoin de prendre l’air. Je sentis alors le vent s’engouffrait dans mes cheveux bruns tandis que je repensais soudain à ma première rencontre avec le père de ma fille, mon ex mari…

 

***

 

              Je venais d’avoir dix huit ans et pour fêter l’occasion, mes amies qui se comptaient sur les doigts d’une main à l’époque, m’avaient invitée à boire un verre au Fanatique. C’était un nouveau bar situé dans le centre de Westbridge. 

 

Pour cette soirée importante, moi qui n’avais jamais prêté beaucoup d’attention à mon apparence, je m’étais exceptionnellement décidée à faire un petit effort. Et je me souviens encore que mon reflet dans le grand miroir dans ma chambre m’avait étonnée. Je ne me reconnaissais pas. A tel point que j’eus l’impression d’être en face d’une inconnue en train de me scruter. Une inconnue qui portait un déguisement grotesque !

Je voyais mes yeux bleus cernés de noir, tandis que mes cils avaient été allongés de quelques millimètres. Mes lèvres, quant à elles, étaient parcourues d’un gloss « effet mouillé »,  et les traits grossiers de mon visage avaient été ensevelis sous un amas de fond de teint que mes cheveux attachés en queue de cheval ne cachaient pas pour une fois.

C’était cette fille là que mon ex-mari avait abordé ce soir là. Ce n’était pas vraiment moi. A peine quatre ans plus tard alors que Lindsay avait deux ans et demi, il m’annonça qu’il avait rencontré une autre femme. Une femme qui selon ses propres termes, se faisait belle pour lui.  

           

           Quand mes amies et moi arrivâmes au Fanatique, je partis directement m’asseoir pour ne plus avoir à me lever de la soirée. Me faisant discrète, je ne voulais surtout pas que l’on m’invite à danser ! Et mon verre de limonade à la main, je passais tout le début de la soirée à regarder les gens s’amuser au rythme des chansons du top 50.

           Ce fut ce soir là que je compris vraiment ma différence. Malgré tous les efforts du monde, je m’ennuyais à mourir. A vrai dire, je m’ennuyais à chaque fois que je sortais de chez moi. J’avais l’impression de ne pas être à ma place. Que le monde était trop tordu pour moi !

           Le regard dans le vide, j’étais pensive. Je réfléchis à mon premier schéma narratif. Mille et une idées fourmillèrent alors dans ma tête. Un an après, je publiai mon tout premier roman.

 

-Je peux vous offrir un verre ?  Me demanda soudain l’homme qui était assis juste à côté de moi.

 

La soirée s’écoula alors à une vitesse éprouvante. Il était grand et charmant. Mais il était surtout tellement intéressant que je le laissais parler pour nous deux jusqu’à la fermeture du bar, sans jamais me lasser. Nous passâmes la nuit ensemble, puis les suivantes… 

J’eus alors tous les ingrédients pour concocter ma toute première histoire à l’eau de rose, celle qui me valût plusieurs prix littéraires.

  

***

 

Ma montre m’indiquait 22h30 lorsque je rentrai dans la maison. Après avoir fermé à clé la porte-fenêtre, je partis voir si Lindsay ne s’était pas réveillée. Elle était emmitouflée sous un océan de couvertures et je l’imaginais être en train de rêver d’une meilleure mère. Quand une voix inconnue fit tout à coup irruption dans mon couloir.

—Les anges devraient retourner au paradis ! Dit soudain une voix inconnue.

 

Emplie d’effroi, je me retournai brusquement me retrouvant face-à-face avec un homme posté juste devant ma baie vitrée ! La fenêtre était grande ouverte et une brise glaciale pénétra violemment à l’intérieur.

—Qui êtes-vous ? J’appelle la police ! Fis-je le souffle coupé.

Ne répondant pas aussitôt à mes menaces, un sourire malsain étira ses lèvres.

—Je vous observe depuis des mois madame Lacroix, et je me devais de vous rendre une petite visite étant donné l’intérêt si grand que vous nous avez porté. Un intérêt qui n’est pas passé inaperçu.

—Quoi ? Mais que faites-vous chez moi en plein milieu de la nuit ? Comment…comment connaissez-vous mon NOM ? Qui êtes-vous ? L’assaillis-je de questions.

              Il laissa échapper dans un court murmure un léger rire sournois.

—Oui, il est tard en effet. Je ne pouvais pas me libérer avant. A cause du soleil ! Mais ça, vous le savez, et c’est précisément pour cela que j’ai une dent contre vous !

—Vous… vous plaisantez ? Fis-je, ahurie par la situation.

—Sachez que je ne plaisante que rarement, c’est loin d’être dans ma nature.

—Sortez immédiatement ou j’appelle la police ! Le menaçai-je d’une voix presque inaudible.

—La police n’arrivera pas à temps.   

—J’ai ma fille, je vous en supplie !

—Je ne suis pas venu pour elle, elle peut dormir en paix.

 

          Un silence de mort m’isola encore quelques minutes de l’inconnu. Prostrée, j’étais comme hypnotisée par ses yeux luisants, quand il commença à s’avancer doucement vers moi.

 

       Plus il s’approchait et plus je reculais, autant que faire se peut.

       Quant à m’enfuir, c’était inconcevable. Je ne pouvais pas me résoudre à abandonner ma fille.

Ou bien crier ? Pour qu’elle se réveille et se retrouve mêlée à tout ça ? Non !

Ce fut la première fois que je pensais à quelqu’un d’autre plutôt qu’à ma propre personne. Même si je n’avais jamais su lui montrer, j’aimais ma fille bien plus que je ne m’aimais moi.

 

           Silencieuse, je le regardais venir jusqu’à moi, jusqu’à ce que tout à coup ses mains puissantes se refermèrent douloureusement sur mes bras. Sa force me parut alors si grande que j’eus l’impression d’être devenue une minuscule et insignifiante fourmi manipulée par un géant. Impossible de me défendre !

—Pourquoi ? S’il vous plait, non ! L’implorai-je, le regard brillant.

—Chut, murmura t-il à mon oreille en guise d’unique réponse.

          Alors que je croyais avoir deviné la suite des évènements et que paralysée, je l’imaginais me serrer fatalement le cou, je sentis tout à coup ses dents acérées me traverser la chair. C’était comme s’il m’avait enfoncée deux larges aiguilles dans la carotide. Sauf que c’était ses dents.

 

Avais-je perdu la tête pour croire en une telle absurdité ?

Pourtant ce soir là, une des créatures sorties tout droit de mon imagination semblait s’être approprié le monde réel. J’étais collée à un vampire qui pénétrait mes veines et buvait mon sang. La douleur était plus intense encore que celle décrite dans mon livre. J’enfonçai alors mes ongles dans la peau froide de ses bras comme pour résister au sommeil. L’homme s’abreuvait en moi avec une telle sauvagerie qu’on aurait dit un animal en train de déchirer avec ses crocs la carcasse de sa proie.

      J’étais encore dans ses bras lorsque soudain je me retrouvai allongée sur le parquet, le regard fané, incapable de faire le moindre petit geste. Et alors que le vampire avait disparu, je vis soudain Lindsay qui s’approchait. Elle s’agenouilla au dessus de moi, horrifiée. Mais la seconde d’après, son visage était devenue floue. Et alors affaiblie au point de non retour, une larme unique et salée s’écoula le long de ma joue, puis sur mes lèvres. Je trouvai quand même la force de dire à Lindsay ces tous derniers mots :

 

—Pardonne-moi.